Quelle soit un peu poisseuse, accrochée au mur d'un pub du fin fond de l'Essex ou rutilante et objet de toutes les attentions sur la scène de l'Alexandra Palace de Londres, où se déroule et comme chaque année le PDC World Darts Championship (du 11 décembre au 3 janvier), la cible des fléchettes - ou dartboard en VO - a tout du morceau de culture anglaise. Pourtant, ce disque de 17,75 pouces (soit 45,1 cm) de diamètre, fabriqué en fibre d'agave et à l'allure de toile d'araignée, n'a pas toujours eu ce design et cette composition. « Cette version, devenue le standard international, a été popularisée grâce à la Fédération anglaise de fléchettes et les premiers Championnats du monde de la discipline, en 1978. Et ce bien qu'il existât diverses alternatives régionales de cibles à travers l'Angleterre et le Pays de Galles. Elle a été choisie parce que c'était celle-ci qui offrait le plus de difficultés », indique l'historien britannique Patrick Chaplin, spécialiste des fléchettes et des pubs.
L'héritage des archers du Moyen-Age
Son découpage particulier, composé d'un centre d'un demi-pouce de diamètre (1,27 cm) appelé bullseye et valant 50 points, entouré d'un anneau dit outer-bullseye valant 25 points, d'où rayonnent 20 segments à angles égaux (18°), eux-mêmes coupés par deux fins anneaux façonnant les doubles et les triples, est une combinaison savante de différents modèles issus d'une histoire territoriale riche. S'il faut lui trouver un point de départ, on avance un peu dans le flou en revanche. « On dit que depuis que le monde est monde, on a toujours jeté quelque chose sur quelque chose » plaisante l'historien, qui avise tout de même que « dès le XVIe siècle, une arme courte de jet, en métal, qui s'appelait la darte (avec un e, pour la différencier de la fléchette/dart) servait à chasser ou à combattre. Celle-ci pouvait aussi servir à s'amuser en étant jetée sur des cibles, voire dans et sur des tonneaux - mais sans certitudes -, au même titre que l'on aurait jeté des couteaux. Mais ce qui est le plus vraisemblable, c'est que la cible des fléchettes/darts viendrait de celles qu'utilisaient les archers, mais en version plus réduite. » Au Moyen-Âge, il est ainsi établi que les gens de trait s'exerçaient à tirer sur des tranches de troncs d'arbres, d'où, sans doute, la rondeur des cibles actuelles. « La structure même du bois, avec ses cercles concentriques, évoque les différentes zones de la cible d'aujourd'hui », précise la référence british.
William Buckle, inventeur de la cible moderne
Au fil du temps, avec l'apparition des armes à feu et la disparition progressive des compagnies d'archers, l'exercice d'habileté s'est mué en jeu de précision. Projectiles et cibles ont perdu en dimension et en dangerosité pour adopter un usage plus ludique, gagnant notamment les fêtes foraines d'une ère victorienne friande d'amusements nouveaux. « Il y a même eu des allers-retours entre l'Angleterre et la France, grâce aux forains, qui ont pu s'inspirer des jeux et du matériel utilisé de part et d'autre de la Manche. Un jeu appelé fléchettes, avec une petite cible, existait du reste en France au début du XXe siècle. » C'est au coeur de ce fourmillement que les grandes lignes du design actuel vont être tracées, par la main d'un certain William Buckle, artisan et ouvrier du Yorkshire, qui fabriquait des cibles pour compléter ses revenus. « Pour moi, il est l'inventeur, aux alentours de 1910, de la numérotation actuelle, avec vingt segments, allant de 1 à 20 points. Selon son système, si l'on vise un haut score et que l'on rate, on tombe autour dans une zone avec peu de points. Le 20 est ainsi entouré du 5 et du 1. Cela récompense vraiment la précision », affirme Patrick Chaplin. Plus de cent ans plus tard, et quelques ajustements, c'est ce qui continue de faire vibrer joueurs et fans.
